Ni héroïne, ni victime : laisse moi être unE travailleurSE en lutte.

J’étais tranquillement en train de boire un verre. Contexte amical et militant, par une chaude journée d’été. La petite gouine en face de moi faisait la conversation. Et sinon tu fais quoi dans la vie ?

Je suis tds, pute, prostitué-e lui dis-je, ne voyant franchement pas de raison de cacher mon gagne pain dans ce genre de cadre.

Elle ouvre grand ses yeux et me fait : « OH LA CHANCE! ».

J’avoue, ça me désarçonne, j’ai du mal à saisir le fond de l’idée. La chance de quoi? – je la questionne.
« Non mais dans la vie y a les gens qui font des boulots de merde qui sont lourds à porter et où tu gagne mal ta vie et y a ceux qui font des boulots cool! C’est trop bien pute! »

Apparemment, mon job était COOL.

J’ai repensé à la demi douzaine de bites mal lavées raccordées à des keum condescendants et super border sur le respect et le consentement que j’avais sucé dans le mois, essayant de comprendre le fond de l’idée. Heureusement on vient très vite m’éclairer.

« Bah ouais, c’est super pro sexe et féministe, moi je pourrai jamais parce que j’aime pas mon corps mais j’admire les personnes qui s’aiment assez pour ça! »
J’ai repensé aux 8 ans d’anorexie, aux doigts dans la gorge et aux journées où je ne sors pas sans une épaisse couche de maquillage et des lunettes de soleil. A la difficulté de se déguiser en femme fatale pour plaire a des sexagénaires quand on est un garçon trans de 20 ans. A la semaine entière passée à pleurer de dysphorie dans mon lit la dernière fois qu’un client a voulu jouer les psychanalystes et décortiquer ma féminité, aux cicatrices de rasage raté sur mes jambes, aux mois où 90% de mon revenu se fait en tournant du porno visage caché.

Mouais.

J’ai beau retourner le truc je suis pas sur de m’aimer, ni d’aimer le sexe dans le cadre du travail, ni d’aimer mes clients. Encore moins mon corps. Et surtout je ne vois pas le lien supposé entre une certaine quantité d’amour propre et la nécessité de travailler.

Le travail sert quelques buts : le plus évident est la nécessité de se nourrir et se loger dans un système capitaliste. On peut y trouver des buts secondaires, celui d’être reconnu-e socialement, celui d’avoir un entourage. Mais il me semble néanmoins que l’argent reste la raison principale pour laquelle tant d’entre nous nous accrochons à nos salaires pourris, patrons abusifs et entreprises corporate.

Cependant, s’il y a bien une question sur laquelle tout le monde s’entend, du client misogyne style « touche pas à ma pute! » à la radfem abolitionniste en passant par l’intégralité du milieu queer-feministe-pro-sexe-de-l’émancipation c’est que la pute doit tapiner pour plein de motifs :
– Joie
– Gloire
– Raisons militantes
– Amour du bien être masculin
– Amour du travail bien fait
Mais ne doit pas tapiner pour un motif bien précis :
– L’argent
Sinon c’est simple, elle fait du cul pour de la thune c’t’une victime. Donc elle souffre. De sa sexualité en plus, et ça on aime pas trop. Les femmes qui ont un rapport au cul hétérosexuel pas uniquement basé sur la joie de bouffer de la teub (spoilers : presque toutes) soit on vit dans le déni de la complexité de leur situation soit on regarde par terre d’un air gêné quand elles passent, ici comme ailleurs.

Bah putain ! Pas merci.

Déjà parce que moi hein si je bosse c’est pour la thune merci bien le jour où j’ai plus à gagner ma croûte j’aurai plus épanouissant à faire. Du coup je me sens personnellement insulté par le bouzin.

Mais surtout parce que ça nous met, moi et mes collègues, dans une situation politiquement absurde et totalement intenable.

– Soit on est des victimes, les plus tristes de la terre, qu’il faut sauver sans nous demander notre avis ni sur les méthodes, ni sur les solutions à appliquer (ou ne pas regarder parce que c triste ouin)
– Soit on est des héroïnes du cul, pourfendrices du patriarcat, qu’ont quand même bien de la chance de travailler dans un secteur aussi épanouissant que le cul et qui sont, au fond, sacrément gonflées d’encore se plaindre alors que Mathilde elle elle a pas le privilège d’aimer son corps donc au lieu d’être pute elle doit bosser à McDo et ça c’est pas simple.

Je vous remet ça dans l’ordre : Dans le premier cas, on peut pas lutter pour de meilleures conditions de travail parce que la tristesse de notre condition fait que notre travail n’est en fait qu’exploitation (y a personne qui demande aux meufs qui nettoient les chiottes de pas faire grève parce que c’est trop des victimes pour ça… mais apparemment quand on touche au travail sexuel tout le monde perd le nord d’un coup hein) ; Dans le deuxième cas, on peut pas lutter pour de meilleures conditions de travail parce qu’on est déjà dans de bonnes conditions de travail.

Qui c’est que ça arrange cette situation ? Johnny Client, principalement, aussi les divers corps de métiers vivant sur le dos de notre misère – les gens payés pour raconter qu’on est tristes. Les gens qui aiment que les histoires tragiques et celles extatiques. En tous cas, pas les putes.

C’est ainsi qu’on retombe dans la dichotomie de merde de TF1, y a d’un côté les CourtisanesDeLuxeTM qui sont riches blanches heureuses épanouies et privilégiées, arpentant hôtels 5* et yachts en boucle, de l’autre les prostiputes malheureuses et pauvres et stigmatisées et que leur travail c’est de se faire violer d’abord. On s’y attendait venant des clients. On attendait un peu plus de milieux ayant produit des centaines d’ouvrages nuancés et passionnants sur le travail et le genre. Du moins, j’attendais un peu plus.

J’attendais le droit de pouvoir parler des rendez vous que j’ai mal vécus sans qu’on m’y résume. Le droit de parler des viols vécus dans le cadre de mon métier sans qu’on remette en cause mon droit à l’exercer. Le droit de pouvoir militer dans un syndicat auprès de personnes partageant mes affinités politiques sans être vu comme un ennemi de classe alors que je suis travailleur précaire sous le seuil de pauvreté. Le droit de ne pas être insécurisé par des lois rendant les clients toujours plus parano, toujours plus négociateurs, toujours plus éloignés.

Ce soir là, je me suis couché triste et énervé, quelque chose avait été cassé.
Énervé contre les clients qui croient que tout leur est du, contre le gouvernement qui nous précarise, contre les abolitionnistes qui nous déshumanisent, contre le milieu pro sexe qui nous utilise comme side-kick subversif. Sans vouloir nous écouter.

Triste parce qu’à ce rythme là, on est pas près de finir la lutte.

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